CROISÉE DES CHAMPS

 

Comme chaque année s’est tenue ce dimanche 24 janvier la réunion de l’académie des sciences sexologiques, temps suspendu pour une réflexion traversant l’histoire sur un sujet d’une actualité brûlante.
Croisée de champs, d’expériences, cette suspension hors du temps (de notre exercice et de ses contraintes) a offert à un petit nombre d’entre nous l’opportunité d’un dialogue avec, cette année, Marcela Iacub.
Juriste, chercheuse au CNRS, écrivaine, comme s’y attendaient ceux qui la connaissent déjà, Marcela Iacub a pu étonner par le brio et la spontanéité avec lesquels elle a abordé le thème de cette journée consacrée à une discussion sur « Le Sexe et l’Intime ». Sans s’aider d’aucune note et sans perdre un moment le fil de sa pensée, toute à la magie du verbe et à la séduction du regard, elle a repris pour nous les idées développées dans son ouvrage récent « Par le trou de la serrure » (Fayard 2008). Ce que certains ont voulu prendre parfois chez elle pour de la provocation correspond en réalité, même si elle ne déteste pas lancer des défis, à des convictions profondes étayées par l’histoire et le droit. C’est en effet en s’appuyant sur ces deux disciplines qu’elle a établi sa théorie, sans négliger pour autant les ironiques témoins des mœurs de leur époque que furent Georges Courteline et Georges Feydeau.

Elle a situé la problématique privé-public, l’évolution du droit de regard et de sanction que la société se donne sur la sexualité (droit de montrer, droit de laisser voir, interdiction que l’autre puisse voir ou savoir de notre sexualité) non seulement dans le temps mais aussi dans l’espace.
Différentiant judicieusement espace privé et espace public, elle a pu ainsi démontrer : « omment les lieux publics commencèrent, lentement mais inéluctablement, à s’infiltrer dans les lieux privés jusqu’à se qu’en 1877, ce processus une fois accompli, la totalité de l’espace visible devînt potentiellement public… Cette technique spatiale de contrôle des comportements sexuels qui avaient permis à l’origine de laisser en paix ceux qui se trouvaient chez eux (c’est nous qui soulignons) s’est mise à fonctionner comme outil de moralisation des lieux privés».
Ainsi depuis le dernier tiers du XIXe siècle jusqu’à nos jours la conquête des lieux privés par les lieux publics (l’Etat) n’a cessé de gagner du terrain en France plus encore qu’aux U.S.A.
La névrose sécuritaire et la victimisation actuelle de la société civile aidant, l’Etat s’est arrogé le droit d’intervenir jusque dans nos lits, conjugaux ou non, nos ordinateurs, nos albums photos !
Cette invasion du public dans le privé rend finalement en partie illusoire la libération sexuelle que les années 60-70 avaient laissée espérer.

Ce que l’on peut regretter dans les débats de cette journée intellectuellement passionnante, c’est que, comme l’a très justement fait remarquer J.-L. Roux, l’intime a été entièrement assimilé au privé. Or il semble que nous soyons quelques uns à penser que l’intime n’est pas le privé.
L’intime naît d’une rencontre secrète d’affects et de désir sur laquelle le regard social et son jugement ne sauraient avoir prise. Si dans l’espace privé le sexe est devenu trop visible, l’intime reste invisible. Il existe une asocialité inhérente à l’intime qui échappe aussi bien à l’espace du privé qu’à celui du public. Quel espace donc pour l’intime en ce début de XXIe siècle où c’est le privé qui par le phénomène de la pepoelisation s’étale volontiers dans l’espace public ? L’intime est un hors lieu.
Dans l’intime nous sommes en deçà ou au-delà aussi bien du privé que du public. Il ne se joue que dans le rapport à l’autre, qui est alors l’unique. L’intime c’est être auprès de soi dans l’autre.
Son espace -virtuel- est celui de l’imaginaire relié au sensible.
Dernier refuge de la liberté il reste en retrait, hors d’atteinte, pour le public. Intrinsèquement lié au sexe, il se manifeste dans notre agir érotique sans s’y laisser piéger. Il est possible -fréquent ?- d’avoir des rapports sexuels dépourvus d’intimité comme il est possible en des lieux où le sexe s’affiche et se partage de retrouver avec son (sa) partenaire élu(e) un moment d’intimité pure.
Et si finalement l’autre nom de l’intime c’était l’amour ?

Bien que dans l’après-midi nos rangs se soient rapidement clairsemés, nous avons pu entendre Ludwig Fineltain, qui reste avec Charles Gellman, le seul et fidèle représentant des premières heures de l’Académie, déplorer les comportements sexuels déviants de Gilbert Tordjman tout en marquant sa place dans l’histoire de la S.F.S.C. et de la sexologie en général.
Après lui, Philippe de Boisgisson s’est livré à d’intéressantes variations sur le thème des Amazones passant de la mythologie et l’histoire à l’équitation pour laquelle jusqu’à une époque encore récente la bienséance ne permettait aux femmes de ne monter qu’… en amazone.

Pour conclure en paraphrasant notre thème principal, on pourrait dire qu’une fois encore s’est constitué un hors-champs.
De cet espace privé de l’amitié et de la convivialité est issu la magie d’un Intime. Intime dans le rapport à l’autre, qui a été unique. Intime d’un « auprès de soi avec l’autre ». Cet espace bien réel a été celui de nos imaginaires reliés au sensible.
Dernier refuge de la liberté? Précieux nous en sommes tous convaincus…


   

Dr Claude ESTURGIE 
 

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